Matrix Resurrections & Cinéma Méta

Embarquez dans une réflexion complète et sans spoiler sur le dernier épisode de la saga Matrix - et plus largement sur le cinéma méta. Allez au bout, ça vaut le coup. Et n’hésitez pas ensuite à débattre en commentaire sous l’article.


Bonne lecture !


22 décembre 2021 en salle / 2h 28min / Science fiction, Action

De Lana Wachowski

Avec Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, Yahya Abdul-Mateen II


Aujourd’hui, les films eux-mêmes sont conscients de leur propre mythologie.

1. Le cinéma méta


Il y a quelques années, le cinéma a pris conscience du cinéma ; Quentin Tarantino en est l’ambassadeur le plus populaire, ses films faisant référence plus ou moins directement à l’art dans lequel il s’inscrit.

Aujourd’hui, les films eux-mêmes sont conscients de leur propre mythologie. Plus que jamais, le cinéma est devenu « méta ».


Le « cinéma méta » utilise l’image que la majorité des spectateurs ont d’un univers pour l’incorporer dans l’essence même d'un film. En gros, le film et ses personnages ont les mêmes informations que les spectateurs : ils sont conscients des liens qu’ils entretiennent.


Dans ce cinéma, il est important de distinguer deux approches qui serviront de référence critique, et qui dépendent de l’intention directrice du film et de ses créateurs.


Dans la première approche, il s’agit de faire du méta pour créer un produit qui sera aimé d’office, dans un but essentiellement pécuniaire. C’est ce qu’on appelle vulgairement le « fan service » ; on utilise notre nostalgie, on nous donne tout ce que nous aurions rêvé de voir : on parle à l’enfant qui est en nous.

Dans la seconde approche, un auteur souhaite mettre à jour une vision en se replongeant dans un univers (qu’il a créé ou aimé) - tout en lui rendant hommage.


Ce qui permet donc de les différencier, c’est la présence ou non, d’une vision qui dépasse le divertissement - ou plutôt le transcende : ainsi, la première approche est celle de beaucoup de blockbusters populaires modernes, notamment sponsorisés Disney ; et la deuxième, celle de Matrix Resurrections.


Et c’est ainsi que, dans cette première heure, j’ai envisagé que ce Matrix serait la révolution qu’avait été le premier...

2. Méta-Résurrections


Pour nous, Matrix est une saga révolutionnaire. Nous avons en tête des scènes cultes, notamment celles qui incluent le bullet time. Pour les personnages de Matrix Resurrections, c’est la même chose car, dans l’univers du film, Matrix y existe aussi en tant qu’œuvre – à la différence que dans cet univers, Matrix est un jeu-vidéo célèbre et pas un film.


Dans ce monde, le jeu « Matrix » est sorti en 1999 (comme le premier film Matrix) et dans ce monde, Warner Bros (producteur réel de la saga) commande un nouveau jeu Matrix (sachant que nous, spectateurs, sommes en train d’assister à un nouveau film Matrix). Les parallèles sont nombreux ; la mise en abyme est totale.


C’est perturbant, fascinant, et renforcé par un montage qui vient subtilement titiller le spectateur : des flashs des précédents films s’incorporent un peu partout, et tout un tas d’indices (mots, objets, reflets) entretiennent la bizarrerie : jusqu’au jeu de Keanu Reeves, volontairement faux (du moins je l’espère) dans cette première heure.


Et c’est ainsi que, dans cette première heure, j’ai envisagé que ce Matrix serait la révolution qu’avait été le premier – ou presque, les scènes d’actions déjà moins lisibles et impressionnantes que par le passé, nous font très tôt regretter l’absence d’ex-piliers tels que le chorégraphe Yuen Woo-ping et le chef opérateur Bill Pope. Le choix du caméra-épaule est par exemple assez déroutant.


Arrive ensuite un virage : nous apprenons ce qu'il s’est passé depuis la fin de l’épisode 3, nous comprenons le pourquoi du comment, l'aspect méta est abandonné, et laisse place à une deuxième partie non pas décevante mais plus classique, plus attendue, et peut-être un peu plus fouillis aussi.


De longues explications tentent de nous aider, mais il faut admettre qu’avec tous les efforts du monde, beaucoup de choses nous échappent.

Nous comprenons tout de même avec bonheur que ce 4ème épisode n’annule pas les précédents (à l'inverse par exemple de la postlogie Star Wars) ; ici, il est clairement dit que la société a évolué grâce à Néo, et que les problématiques ne sont plus les mêmes.


Lana Wachowski utilise le méta pour critiquer le méta.

3. La vision de Lana


Notre société a évolué, la vision de Lana Wachowski a évolué, donc l’existence d’un nouveau film Matrix est rendue légitime par la nécessité d'une mise à jour.


Ici, il ne s’agit plus de la recherche d’un élu ; il ne s’agit plus du combat des hommes contre les machines ; il ne s'agit même plus de faire des choix : la binarité est abandonnée.

Tout est remis en perspective - et notamment la réflexion sur le destin et le libre arbitre - par ce que les 20 dernières années ont vu naitre, avec en tête les réseaux sociaux.


Les références dans le film y sont multiples, et même directement par un personnage important de la saga, qui évoque l’addiction aux téléphones portables, Facebook et Mark Zuckerberg.

Dans l’une des scènes les plus marquantes, la population se transforme en une masse informe, sans visage, prête à se sacrifier aveuglement pour défendre des puissants, et à travers eux, l'équilibre d'une société, d'une réalité illusoire.

Nous sommes donc dans un univers méta qui critique Facebook ; et comble de l’ironie, le groupe Facebook ne vient-il pas de se rebaptiser « Meta » ?

Petit bonus : l’un des visages de Néo dans la Matrice, ressemble étrangement à celui de Jeff Bezos.


Lana Wachowski utilise le méta pour critiquer le méta. Elle attaque Warner et les gros groupes qui voient un infini potentiel dans la convocation de nos émotions passées. Elle dénonce la marchandisation de ces émotions, que la société utilise pour nous contrôler (via nos enfants, notre nostalgie ou nos prétendus rôles selon notre âge et notre sexe).


En opposition à ce mal, il n'est donc plus question d'un élu, mais de deux. Un couple uni autour d’une notion supérieure : l’amour. L’amour plus fort que tout. Concept loin d’être novateur, mais mis à jour par l’affirmation plus récente de l’évolution des rôles : l’homme n’est plus dominant, il n'est plus le seul puissant.

Ce propos est appuyé par une violence implacable dans les derniers instants du film : la place de la femme dans ce duo élu est la nouvelle condition à une prise de contrôle de la matrice — dont le ciel sera repeint aux couleurs de l'arc-en-ciel, qui évoque forcément le drapeau LGBT.


4. Conclusion


Matrix Resurrections, est un film politique et philosophique qui utilise le cinéma méta pour étayer son discours.


Matrix Resurrection n’est pas une révolution. Matrix Resurrections est imparfait. Mais Matrix Resurrections vient compléter une vision passionnante, avec sa dose d’émotion et de divertissement. Il n’est pas un nouveau départ mais une mise à jour.

Il ressemble (comme déjà les 2ème et 3ème épisodes avant lui), à un add-on de jeu-vidéo. Un ajout bonus. Un épisode spécial. Le premier Matrix était le jeu original, l'œuvre originel ; les suites, des compléments - voilà peut-être pourquoi dans Matrix Resurrections, Matrix est connu comme un jeu-vidéo ? Et pourquoi il n'a jamais été question de 1,2,3 ou 4... mais d'extensions à Matrix.


Plus que jamais, il est l’heure de se réapproprier nos rêves et nos univers, de ne pas laisser d’immenses majors les aspirer.

La réflexion sur le cinéma est passionnante à l’heure où Matrix se partage le box-office avec un Spiderman qui doit justement son succès à un concept méta (à vous de choisir s’il appartient à la première ou la deuxième approche).


À la fin du premier Matrix, Rage Against the Machine nous criait « Wake Up ». À la fin de Matrix Resurrections, les mêmes paroles raisonnent.

Si, en 1999, nous avions ouvert les yeux, nous les avons refermés depuis. Nous avons évolué, mais la société a digéré Matrix et nous avec.

Nous sommes tous de potentiels élus endormis qui attendent un nouveau réveil.


Wake up.


Sacha


Merci d'avoir été au bout de ce texte ambitieux. J'espère ne pas m'être perdu dans des concepts trop compliqués. N'hésite pas à m'écrire ton avis en commentaire juste en-dessous !

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